đŸđđ Les dossiers de Eat's business đđ·đ§ N°1 : La souverainetĂ© alimentaire
Les 21 premiĂšres Ă©ditions dâEatâs Business en 2026 font apparaĂźtre plusieurs mouvements de fond qui dĂ©passent largement les effets de mode alimentaires.
DerriÚre le succÚs des fibres, des protéines ou de nouveaux formats de restauration, une transformation plus profonde est en cours. Le systÚme alimentaire doit simultanément répondre à des exigences parfois contradictoires : produire à des prix accessibles, mieux rémunérer les agriculteurs, réduire son empreinte environnementale, améliorer la qualité nutritionnelle des produits et conserver une industrie compétitive.
Au fil de cet été, je vous propose une rétrospective via 5 grands dossiers qui vont permettre de raconter ces mutations.
Mercosur, importations et relocalisations : la souverainetĂ© alimentaire française Ă lâĂ©preuve
La France reste une grande puissance agricole, mais la chute de son excĂ©dent commercial et la concurrence de produits soumis Ă dâautres normes rĂ©vĂšlent une fragilitĂ© croissante.
1) Une puissance agricole qui doute dâelle-mĂȘme
Pendant plusieurs dĂ©cennies, la France a considĂ©rĂ© son agriculture comme lâun de ses principaux atouts Ă©conomiques. Les cĂ©rĂ©ales, les produits laitiers, les vins et les spiritueux lui permettaient dâafficher un excĂ©dent commercial rĂ©gulier et de conserver une influence importante sur les marchĂ©s mondiaux.
Cette position se fragilise rapidement.
Dans la newsletter 2026-02, Le Figaro pose une question particuliĂšrement inquiĂ©tante : la France est-elle en train de devenir « un pays qui ne se nourrit plus lui-mĂȘme » ? Lâarticle montre que lâexcĂ©dent commercial agroalimentaire français sâest effondrĂ© en quelques annĂ©es. AprĂšs avoir Ă©tĂ© divisĂ© par deux entre 2022 et 2024, il ne reprĂ©sentait plus que 715 millions dâeuros Ă la fin du mois dâoctobre 2025.
Cette Ă©volution touche prĂ©cisĂ©ment les productions qui faisaient historiquement la force du pays. Les cĂ©rĂ©ales ont subi une mauvaise rĂ©colte et des difficultĂ©s dâaccĂšs Ă certains marchĂ©s Ă©trangers. Les vins et spiritueux sont confrontĂ©s Ă la baisse de la consommation, au ralentissement du marchĂ© chinois et Ă de nouvelles tensions commerciales avec les Ătats-Unis. Les produits laitiers sont eux aussi soumis Ă une concurrence croissante.
Le diagnostic est confirmĂ© dans la newsletter 2026-06. Le Monde et Le Figaro y montrent que la balance commerciale agroalimentaire française nâa conservĂ© quâun excĂ©dent symbolique de 200 millions dâeuros en 2025, contre 3,9 milliards en 2024.
La hausse des importations de cafĂ©, de cacao et de thĂ© explique une partie de ce dĂ©crochage, mais elle nâest pas suffisante. La France importe Ă©galement davantage de produits laitiers, de beurre et de viande, tandis que ses exportations les plus rentables reculent. Le cognac est particuliĂšrement touchĂ© par les tensions avec la Chine et par la baisse de la consommation aux Ătats-Unis.
La souverainetĂ© alimentaire ne dĂ©signe donc plus seulement la capacitĂ© physique Ă produire de la nourriture. Elle implique aussi de conserver des filiĂšres capables dâexporter, dâinvestir et de rĂ©sister aux variations des marchĂ©s mondiaux.
2) Le Mercosur cristallise la question de la concurrence équitable
Le dĂ©bat sur lâaccord entre lâUnion europĂ©enne et le Mercosur concentre plusieurs inquiĂ©tudes : lâimportation de produits fabriquĂ©s selon des normes diffĂ©rentes, le risque dâune concurrence par les prix et la dĂ©pendance croissante de lâEurope envers certains fournisseurs.
Dans la newsletter 2026-02, Les Ăchos analysent les consĂ©quences de la dĂ©cision française de suspendre lâimportation de certains fruits, lĂ©gumes et cĂ©rĂ©ales traitĂ©s avec des pesticides interdits dans lâUnion europĂ©enne.
Cette mesure vise plusieurs substances phytosanitaires, dont le mancozÚbe et le glufosinate. Elle provoque immédiatement des tensions avec certains pays fournisseurs, notamment le Brésil. Celui-ci menace de prendre des mesures de rétorsion contre les pommes françaises.
La situation illustre la difficultĂ© de mettre en Ćuvre des « clauses miroirs ». Les agriculteurs français demandent que les produits importĂ©s respectent les mĂȘmes rĂšgles sanitaires et environnementales que leurs propres productions. Les importateurs rĂ©pondent que certains produits ne peuvent pas ĂȘtre cultivĂ©s en France et quâune dĂ©cision nationale isolĂ©e risque de crĂ©er des pĂ©nuries ou de dĂ©placer les flux commerciaux vers dâautres pays europĂ©ens.
Les fruits et lĂ©gumes concernĂ©s comprennent notamment les mangues, les avocats et les papayes. La France ne peut Ă©videmment pas devenir autosuffisante pour toutes ces productions. La souverainetĂ© alimentaire ne peut donc pas signifier lâautarcie. Elle suppose plutĂŽt de dĂ©finir les conditions dans lesquelles les Ă©changes demeurent acceptables et compatibles avec les objectifs sanitaires europĂ©ens.
Le Mercosur pose ainsi trois questions essentielles :
Peut-on imposer des normes strictes aux producteurs europĂ©ens tout en important des produits fabriquĂ©s selon dâautres rĂšgles ?
Comment éviter que la transition environnementale ne dégrade la compétitivité des agriculteurs européens ?
JusquâoĂč un pays peut-il restreindre les importations sans provoquer de reprĂ©sailles contre ses propres exportations ?
3) Le « dumping environnemental » ne concerne pas seulement le Mercosur
La newsletter 2026-04 prĂ©sente, Ă travers un article du Monde, le combat de petits producteurs français dâamandes contre les gĂ©ants californiens.
La filiĂšre française ne couvre quâenviron 3 % de la consommation nationale, alors que la Californie contrĂŽle plus de 75 % du marchĂ© mondial. Les producteurs français dĂ©noncent une concurrence reposant sur une irrigation trĂšs intensive et sur lâutilisation de substances phytosanitaires interdites dans lâUnion europĂ©enne.
Ils tentent de faire reconnaĂźtre la notion dâ« abus de position dominante environnemental ». Leur raisonnement est le suivant : si un concurrent peut produire moins cher parce quâil utilise davantage dâeau et des pesticides interdits en Europe, la diffĂ©rence de prix nâest pas seulement le rĂ©sultat dâune meilleure efficacitĂ© Ă©conomique. Elle repose aussi sur des exigences environnementales moins contraignantes.
Lâexemple des amandes montre que le problĂšme dĂ©passe largement le Mercosur. Il concerne toutes les relations commerciales entre lâEurope et des pays appliquant des normes diffĂ©rentes.
4) Des filiÚres françaises confrontées à une perte de compétitivité
Dans la newsletter 2026-08, Les Ăchos rendent compte dâun rapport sur le manque de compĂ©titivitĂ© des exploitations agricoles françaises. Le problĂšme ne rĂ©sulte pas dâune seule cause, mais dâune accumulation de handicaps : taille des exploitations, coĂ»ts de production, complexitĂ© rĂ©glementaire, investissements insuffisants et difficultĂ© Ă renouveler les gĂ©nĂ©rations.
La mĂȘme newsletter 2026-08 prĂ©sente, dans un autre article des Ăchos, la situation de lâĂ©levage ovin. La filiĂšre française parvient encore Ă attirer de jeunes Ă©leveurs grĂące Ă des investissements initiaux moins Ă©levĂ©s que dans lâĂ©levage bovin. Elle reste nĂ©anmoins confrontĂ©e Ă la concurrence de lâagneau importĂ©, notamment de Nouvelle-ZĂ©lande.
Pour rĂ©sister, la filiĂšre mise sur lâorigine française, les pratiques extensives, le pastoralisme et la qualitĂ©. Elle ne peut pas toujours gagner la bataille du prix ; elle doit donc convaincre les consommateurs que lâorigine et les conditions de production justifient une diffĂ©rence tarifaire.
5) La souveraineté passe aussi par la transformation
La souverainetĂ© alimentaire ne se limite pas Ă la production agricole. Elle concerne aussi la transformation, la logistique et le contrĂŽle des chaĂźnes dâapprovisionnement.
Dans la newsletter 2026-17, LâUsine Nouvelle prĂ©sente le projet de Cajoo Malo, qui construit Ă Saint-Malo une usine de transformation de noix de cajou.
Les noix de cajou sont principalement produites en Afrique, mais elles sont souvent expĂ©diĂ©es vers lâInde ou le Vietnam pour ĂȘtre dĂ©cortiquĂ©es et triĂ©es, avant dâĂȘtre transportĂ©es vers lâEurope. Cette organisation multiplie les kilomĂštres parcourus et Ă©loigne la transformation des lieux de consommation comme des lieux de production.
Cajoo Malo souhaite Ă©tablir une chaĂźne plus directe entre les producteurs africains et les consommateurs europĂ©ens. Lâentreprise estime que cette nouvelle organisation pourrait rĂ©duire de plus de 60 % lâempreinte carbone liĂ©e Ă la transformation. Le projet doit Ă©galement amĂ©liorer la traçabilitĂ©, le contrĂŽle de la qualitĂ© et la valorisation des coproduits.
Cet exemple propose une vision pragmatique de la souverainetĂ©. La France ne produira pas de noix de cajou, mais elle peut reprendre le contrĂŽle dâune Ă©tape industrielle stratĂ©gique.
6) La relocalisation peut également passer par des produits du quotidien
Dans la newsletter 2026-02, un article de Libération consacré à la mozzarella produite en France montre comment une filiÚre locale peut se développer sur un marché dominé par les importations.
Des artisans et des exploitations françaises produisent désormais de la mozzarella à partir de lait local, parfois issu de bufflonnes élevées en France. Cette offre reste minoritaire face aux industriels italiens, mais elle répond à une demande croissante de fraßcheur, de traçabilité et de proximité.
Lâexemple est intĂ©ressant parce quâil ne concerne ni un produit rare ni une technologie de rupture. Il montre que la souverainetĂ© peut progresser par la multiplication de petites filiĂšres capables de reconquĂ©rir une partie de la consommation courante.
7) Un enjeu qui concerne aussi les produits de la mer
Dans la newsletter 2026-11, La Tribune dĂ©crit les difficultĂ©s de la pĂȘche française face Ă la hausse du prix du gazole. Le carburant peut reprĂ©senter jusquâĂ la moitiĂ© du chiffre dâaffaires de certains pĂȘcheurs.
La dĂ©pendance Ă©nergĂ©tique fragilise directement la souverainetĂ© alimentaire. PrĂšs de 70 % des produits de la mer consommĂ©s en France sont importĂ©s, alors mĂȘme que les pĂȘcheurs français peinent Ă maintenir leur activitĂ©.
La modernisation de la flotte, le dĂ©veloppement de navires hybrides et la meilleure valorisation du poisson français constituent des pistes, mais elles nĂ©cessitent des investissements importants. Ă court terme, les professionnels restent soumis aux prix de lâĂ©nergie et aux quotas de pĂȘche.
8) Conclusion
Les articles ne dĂ©crivent pas une disparition de lâagriculture française. Ils montrent plutĂŽt un risque de dĂ©classement progressif.
La France conserve des producteurs compétents, des marques puissantes, des savoir-faire reconnus et une industrie agroalimentaire importante. Mais elle est prise entre des coûts de production élevés, des normes exigeantes, une pression sur les prix et des marchés internationaux de plus en plus instables.
Le Mercosur devient ainsi le symbole dâune question beaucoup plus large : comment maintenir un systĂšme alimentaire ouvert aux Ă©changes sans sacrifier les producteurs français ni rĂ©duire les ambitions environnementales ?
Câest tout pour aujourdâhui.
On se retrouve dans quinze jours avec le prochain dossier qui sera consacré aux fibres.
Si vous apprĂ©ciez cette newsletter nâhĂ©sitez pas Ă la partager.
Et si vous voulez vous pouvez mĂȘme me payer un cafĂ© ;-)
A dans deux semaines!
O. Frey

